Viandes Foraines – avec Delphine Reist, Laurent Faulon et Thomas Teurlai

Marseille, France
2017

L'exposition Viandes Foraines* proposée à La Friche Belle de Mai par Sextant &+ est le fruit d'une conversation au long cours entre Delphine Reist, Laurent Faulon, Jean-Baptiste Sauvage et Thomas Teurlai.

textes sur les quartes artistes


Les quatre artistes ont produit pour l'occasion des oeuvres présentées de façon linéaire, chaque ligne évoquant une chaîne de production distincte. Cette exploration de l'univers de la production industrielle s'étend à l'exposition elle-même qui se trouve reproduite à l'identique au second étage investit par les artistes. Le principe de production de masse se retrouve ainsi appliqué de façon grinçante à l'univers artistique.Les deux étages de l'exposition, mêmes plateaux l'un au dessus de l'autre, sont traités et occupés par les quatre artistes de manière similaire, chaines de montage emballage, démontage, identiques, ou presque. Depuis leur résidence de production durant le mois d'août 2016 au sein des ateliers Sud Side de la Cité des arts de la rue, les artistes ont conçu leurs oeuvres respectives en résonance les unes avec les autres. Le temps de montage sera la continuation de ce procédé. A la fois contextuel dans son rapport à l'ancienne usine de la Seita, ce projet est aussi à mettre en perspective d'un contexte global de désindustrialisation et de crise du travail. Les questions du faire, du savoir-faire et de la fabrication d'objets sont posées ici sous le prisme de la pratique artistique. Formellement, scénographiquement, c'est le champ de l'industrie qui est ici traité, qu'il s'agisse de chaine de production, ou de son revers, le démantèlement.



Extrait de texte ou la ligne produite par Jean-Baptiste Sauvage

Ici, dans les sous-sols de l'ancienne manufacture des tabacs, aujourd'hui institution culturelle et lieu de production artistique, l'artiste va puiser des oeuvres stockées, parfois oubliées ou abandonnées, d'autres artistes exposés par le passé. Il les emballe d'un plastique thermorétractable tel qu'utilisé couramment dans la grande distribution pour une parfaite palettisation. Le geste de l'artiste est sobre, fidèle à l'usage technique, standardisé de ce matériau. Les oeuvres ainsi ré-introduites dans le circuit industriel marchand, deviennent-elles pour autant des produits de consommation comme les autres ? La production industrielle et la consommation de masse abondent dans une telle démesure que cela tourne à l'asphyxie. L'artiste est venu avec « le moins possible » : il a voulu prélever sur place la plus grande part du matériau de son oeuvre. Les oeuvres employées étaient déjà là, elles participent de l'histoire du lieu. Il y a dans ses gestes, cette nécessité de faire avec l'existant. Une des oeuvres emballées par l'artiste est une « bouche » béante : recouverte de ce plastique en tension, elle suffoque. Le recouvrement d'un voile est un geste classique de l'Histoire de l'art et nombre de prédécesseurs permettent de référencer le geste de Jean-Baptiste Sauvage. Mais la moto de Christo (Wrapped Motorcycle, 1962) était intacte. Et sur la carrosserie et les axes défoncés de l'épave exposée ici, le film plastique vient recouvrir les dommages comme l'on couvrirait d'un drap le visage du mort, le plastique de palettisation devient linceul : en la recouvrant, il parachève le drame. Au travers de ce voile mortuaire, la moto transparaît : elle reste identifiable, résiste à la disparition. Sa présence est accentuée. En ce sens, elle survit peut-être à l'accident.

OBÉIR JUSQU'À L'ABSURDE
Notre société occidentale contemporaine, malgré ses progrès matériels, intellectuels et sociaux, devient rapidement moins propre à assurer la santé mentale et tend à saper, dans chaque individu, la sécurité intérieure, le bonheur, la raison, la faculté d'aimer; elle tend à faire de lui un automate qui paie son échec sur le plan humain par des maladies mentales toujours plus fréquentes et un désespoir qui se dissimule sous une frénésie de travail et de prétendu plaisir.
Le Meilleur des mondes (1931). Aldous Huxley. Pocket, Paris, 2002.

Pousser la logique industrielle de la chaîne de montage jusqu'à ses limites. En veux-tu en voilà, des palettes à la chaîne. Très bien, alors « palettisons » ! Tout y passe. Faisons les fonds des placards et des réserves. Même des oeuvres issues de la chaîne voisine se voient avalées par le plastique. Il faut produire du paquet. Empaquetons ! Jusqu'à cette moto déjà accidentée. A quoi peut encore bien servir de l'emballer ainsi ? Depuis quand l'ouvrier a-t-il besoin de comprendre à quoi sert son geste, modeste maillon d'une chaîne dont il n'aperçoit pas le bout.

Remerciements :
Frédéric Clavère, Yann Gerstberger, Benjamin Marianne, Delphine Reist, Joep Van Lieshout, Jean-Luc Vilmouth


* Viande d'animal abattu hors de la commune et transportée pour y être consommée. Elle peut provenir d'autres communes ou régions du même pays ou même de l'étranger. Elle est transportée en carcasses, quartiers, pans ou morceaux importants ayant subi une conservation, en général par le froid.

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